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Le Rallye de
Pentecôte
Sur le prospectus distribué par la mairie, il avait lu "le
rallye débutera là où les deux églises sont côte à côte, la très vieille et la
nouvelle liées d'une tresse de morts". Et tout d'un coup s'était imposée à lui
l'image des deux églises de Saint-Juéry quand, dans sa toute petite
enfance il allait passer quelques jours chez son arrière grand-mère - il disait
: la mémé vieille.
C'est pour cela qu'il s'était inscrit à ce rallye de
Pentecôte.
Dès que, sur la grande route qui va de Saint-Affrique à
Albi, il a tourné vers Saint-Juéry, il s'est trouvé comme magiquement
transporté dans le ventre vert et rose d'un rougier tout différent de celui de
la plaine, creusé de vallées, élevé, où tous le villages ont une âme. Ce pays
haut et profond à la fois, était un pays de croix. Des croix de fer ou de
pierre, ornées de lichens, il y en avait partout, à chaque départ de
chemin. Il revit avec netteté celle qui était près de l'église ancienne et
devant laquelle se signait sa mémé vieille en murmurant :

<< croix bénite,
délivrez-nous d'une mort subite. >> C'est devant l'église dite neuve qu'il
se gara près d'un "travail", ce cadre de bois où l'on attachait les
boeufs pour les ferrer. En marchant sur une herbe comme un gazon, il
passa du cimetière nouveau à l'ancien et arriva à l'église du Moyen-âge, toute
proche. Elles étaient bien liées toutes deux par "une tresse de morts". C'est
oublieux du rallye qu'il pesa sur la poignée de la porte ancienne et, voyant
qu'elle était fermée, chercha des yeux la maison la plus proche où le plus
souvent la clé se trouvait. La dame qui la lui confia lui dit seulement de la
ramener quand il aurait fini. En pénétrant dans le volume roman qui satisfaisait
l'esprit et l'âme, il comprit pourquoi on ne l'avait pas accompagné : il n'y
avait rien à voler.
Vide l'église ? Pourtant non.
Sur des panneaux artisanaux appuyés contre le mur, des photocopies
avaient été punaisées et offraient des pans hétéroclites de mémoire. Il commença
à les lire, émerveillé que de tant de pauvreté puisse naître une telle
impression de mémoire, un passé en miettes qui alourdit le coeur. Le Père
Soulié, né à Saint-Juéry, mort martyr, décapité au Tibet. Les grêles et
les orages fréquents "En 1939, il y eut un vent qui coupait les chênes, qui
déracinait les arbres et les arrachait, les emportant tout entiers à cinquante
pas". C'était écrit de cette écriture à la plume, reconnaissable à sa beauté et
à ses pleins et déliés. Il y avait la petite Louise "sans père, ni mère",
trouvée dans la rue et baptisée "sous condition". Il y avait là la mort,
celle de Marguerite qui avait reçu "le sacrement d'extrême onction,
n'ayant pu recevoir les autres à cause de surprise de
mort".
Etait exposée
une porte qui avait été celle de l'église, défoncée et rafistolée, vaille
que vaille. Un écriteau expliquait qu'elle avait été forcée par la force
publique lors des inventaires de 1906. Elle était le témoin debout de cette
population qui partout avait défendu l'entrée de ses sanctuaires. Ce qui
n'empêchait pas qu'elle avait été fracassée.
Il referma. La clé bien
huilée tourna sans bruit.
Tandis qu'il empruntait la rue principale,
respirait une bonne odeur humaine de suint de brebis mêlée à celle du printemps
foisonnant, il se rendit compte que le rallye s'éloignait de lui. La statue
d'une Vierge d'un bleu de rêve sur une massive colonne rose vif le salua.<< Notre-Dame du
Rougier >>
pensa-t-il.
Il se rendit toutefois à la mairie et demanda son enveloppe.
On lui dit qu'il était le premier, mais qu'il n'en tira pas de grande
satisfaction.
Quand il ouvrit le pli, il sourit. Il pouvait parler des
deux faces de la croix, celle de sa mémé vieille, biface, avec d'un côté la
cruxifiction, de l'autre la Vierge et les symboles des quatre évangélistes -
bien que l'aigle ressemblât à un pigeon. Quant au reste du questionnaire, il
avait trouvé les réponses dans l'église : la porte cassée, le martyr et le
remède pour les fièvres.
Les autres concurrents n'avaient pas fini
de chercher. Il ne lui manquait, à lui, que de trouver la Fontaine de
Farret et d'y cueillir une fougère ornementale. Cela, il ne savait pas où
c'était, mais il rencontrerait bien quelque autochtone.
En haut d'une
terrasse couverte d'une tonnelle, un homme et une femme jardinaient lentement.
Ils étaient doux et serviables, l'homme aux yeux bleu vif ne savait pas non
plus. << La
Fontaine de Farret ? Ici ? Vous êtes sûr. >> << J'ai retiré les questions à la
mairie. >>
<< Attendez, on va
aller voir Monsieur Bèze. >> Ils y allèrent mais lui non plus ne savait
pas. << Il y a
bien des fontaines ici, des fontaines d'autrefois qui ne servent plus, mais
elles ne se nomment pas comme cela ! >> Un troisième informateur se joint à eux,
Monsieur Lauras.
Tous les trois le menèrent à une porte de bois bien
protégée d'herbes folles envahissantes. << Là, il y avait un tunnel, long, trois ou
quatre mètres. Au fond, il y avait une forte source - même pendant la grande
sécheresse elle coulait, tu te souviens ? - oui, elle ne tarissait jamais.
>>
A travers les planches disjointes, ils voyaient le tunnel
effondré. Mais la fontaine de Farret ? << Allons trouver Henriette. >> De son balcon Henriette les
blagua << Nigauds
que vous êtes ! Elle est à Farret, pardi ! Je la connais, elle est juste à
l'entrée, derrière une grande maison : Roquebrune. C'est marqué en gros
sur le mur. >>
Il faisait bon maintenant. La fontaine était là, bien abritée
par une maisonnette. Une manivelle permettait de monter l'eau. Tout à côté
débouchait un ruisseau. L'eau créait là une oasis fraîche et verte. Des marches
de lauzes permettaient d'accéder à une petite gorge où, effectivement se
trouvaient, drues, des fougères ornementales. Sur une planchette, un message
indiquait de se rendre à l'auberge.
Il décida d'y souper, peut-être d'y
dormir. Il n'irait pas rendre compte de son rallye. Il n'en avait que faire. Il
avait déjà gagné.
En
attendant l'heure, sous les fenêtres du XVIè siècle, il rêva à cette vallée
encaissée, de Constantinople où était logé Farret, à Notre-Dame-d'Orient, au
Tibert du martyr, à tout cet ailleurs inscrit dans des terres sédentaires. Les
églantiers éclairaient les taillis d'un rose chair.
Marie Rouanet - Juin 2003
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